Méthodologie : mesurer l'influence rhétorique sur Bluesky
Objectif général
L'objectif est de mesurer si un compte Bluesky (compte B) exerce une influence rhétorique mesurable sur un autre compte (compte A). Par "influence rhétorique" on entend : est-ce que A commence à utiliser les mêmes mots, à cibler les mêmes personnes, et à adopter le même cadre narratif que B après avoir été en contact avec lui ?
L'approche est quantitative et chronologique. On ne part pas d'une opinion — on part de données brutes et on mesure.
Les données de base
Tout repose sur des fichiers CSV exportés depuis Bluesky. Chaque ligne représente une action d'un compte : poster, répondre, reposer, citer, liker.
Les colonnes importantes sont les suivantes :
actorHandle: le compte qui a fait l'actionauthorHandle: le compte qui a écrit le post originalpostType: le type d'action (reply, repost, quote, post, liked)replyToHandle: à qui la réponse est adresséerepostHandle: quel compte a été repostéquotedAuthor: quel compte a été citépostText: le texte du postpostDate: la date du postlikeDate: la date du like
Ces colonnes permettent de reconstruire qui parle à qui, qui amplifie qui, et quand.
Étape 1 — Comprendre ce qu'on a
Avant tout, on vérifie la structure des fichiers. On regarde combien de lignes il y a, sur quelle période, et quelle est la répartition par type d'action. Cela permet de détecter les anomalies : fichier trop court, période incomplète, fichier créé après le départ d'un compte.
Note importante : si le fichier A a été créé après que le compte B a quitté la plateforme, les reposts et likes de A vers B pendant la présence de B ne sont pas capturés. L'absence d'interactions dans le fichier ne prouve pas leur inexistence.
Étape 2 — Compter les interactions dans les deux sens
On compte toutes les interactions directes entre A et B dans les deux sens : reposts, réponses, citations, likes. On calcule le total cumulé et on détermine si la relation est :
- Symétrique : les deux interagissent autant
- Asymétrique : l'un interagit beaucoup plus que l'autre
- Unilatérale : un seul côté interagit
On identifie aussi la date exacte du premier contact dans chaque sens — qui a commencé, et avec combien de jours d'écart. Si B contacte A en premier, cela renforce la thèse que c'est B qui initie la relation.
On classe B parmi les comptes les plus amplifiés par A (top 20 des reposts, top 20 des réponses) pour savoir si B est central ou marginal dans le réseau de A.
Étape 3 — La bascule temporelle
C'est le cœur de la méthode. L'idée est simple : si A n'utilisait pas certains mots avant de rencontrer B et les utilise massivement après, c'est un signal fort d'influence.
3a. Identifier le vocabulaire rhétorique de B
On commence par lister les mots récurrents de B, ses cibles nommées, son cadrage narratif. Par exemple : harcèlement, zététique, fascisation, diffamation, victime, oppression, etc.
3b. Mesurer mois par mois
On mesure dans les posts propres de A (uniquement ce que A écrit lui-même, pas les reposts) combien de fois ces mots apparaissent chaque mois. On construit un tableau chronologique complet.
3c. Identifier la date de bascule
On identifie la date exacte du premier contact entre A et B.
3d. Comparer avant et après
On compare l'activité de A sur ces thèmes avant et après cette date. Si les mots étaient absents avant et explosent après, la corrélation est documentée.
3e. Vérifier les sujets antérieurs
On lit les posts de A antérieurs à la bascule pour vérifier qu'il parlait vraiment d'autre chose. Il ne suffit pas de montrer que les mots augmentent après — il faut aussi montrer que les sujets étaient différents avant.
Étape 4 — Sélectivité de l'amplification
Quand A reposte B, est-ce qu'il reposte tout ou seulement certains types de posts ? On classe chaque repost par thème et on regarde si A amplifie les posts conflictuels de B mais pas ses posts neutres.
- Si l'amplification est sélective (uniquement les posts conflictuels) : A adhère spécifiquement au récit conflictuel de B
- Si l'amplification est générale (tout le contenu) : A suit B comme abonné fidèle à l'ensemble de sa production
Étape 5 — Délai de réaction
On calcule pour chaque repost combien de jours se sont écoulés entre le post original de B et le repost par A.
- Médiane à 0 jour : A surveille le fil de B en temps réel
- Délai moyen très court (moins d'un jour) : surveillance active confirmée
- On regarde aussi le maximum — un seul repost tardif ne remet pas en cause la tendance générale
Étape 6 — Effet déclencheur
On mesure si l'activité de A est différente les jours où il reposte B par rapport aux autres jours. Si A publie deux fois plus les jours où il reposte B, cela suggère que les posts de B déclenchent des sessions d'activité intense.
On identifie aussi les 10 jours les plus actifs de A sur toute la période et on regarde si dans les 5 jours précédents (fenêtre J-5) il y avait un post fort de B. Si la corrélation est systématique, le lien déclencheur est solide.
Étape 7 — Adoption lexicale
On compare le vocabulaire de A avant et après la bascule. Pour chaque terme-clé du répertoire rhétorique de B, on compte combien de fois il apparaît dans les posts propres de A avant et après.
Deux cas possibles :
- Terme absent avant, présent après : adoption totale (injection)
- Terme présent avant dans un sens différent : réorientation (convergence)
On cherche aussi un cas d'école : une expression très spécifique et distinctive utilisée par B, qu'on retrouve d'abord dans un repost de A, puis dans les propres posts de A. C'est la preuve la plus directe d'un transfert lexical documenté.
Étape 7bis — Recherche de mots-clés précis
On cherche des termes très précis en trois groupes :
Groupe 1 — Mentions directes de B
- Le nom de famille seul
- Le prénom seul
- Le prénom + nom complet
- Le handle avec et sans arobase
Groupe 2 — Cibles désignées par B
- Les pseudonymes et noms des cibles principales
- Les noms des alliés de B
- Les acronymes associés aux cibles
Groupe 3 — Vocabulaire rhétorique central
- Les termes de victimisation
- Les termes de désignation idéologique
- Les termes de cadrage narratif
- Les termes liés à la misogynie
Pour chaque terme, on mesure les occurrences dans les posts propres de A et dans les likes de A, avant et après la bascule, mois par mois.
On analyse aussi le contexte des occurrences du prénom seul pour vérifier s'il s'agit bien de mentions de B ou d'autres personnes.
Étape 8 — Identification personnelle
On lit les citations de B par A — les posts où A reposte B en ajoutant son propre commentaire. On regarde :
- Est-ce que A parle de sa propre expérience en lien avec le post cité ?
- Est-ce que A s'identifie à la situation de B ?
- Est-ce que A produit des threads autonomes de défense de B sans que B soit dans la conversation ?
Si A écrit "ça m'évoque ce que j'ai vécu" en citant B, c'est une identification personnelle — pas un simple relais militant. Si A défend B dans des conversations où B n'est pas mentionné, l'adhésion est intériorisée.
Étape 9 — Continuité après rupture
B quitte la plateforme ou réduit fortement son activité. Est-ce que A continue à utiliser les mêmes mots et à défendre les mêmes positions après ce départ ?
Si oui, la rhétorique est devenue autonome — A ne la répète plus parce que B est là pour la produire, il la produit lui-même. C'est le signe le plus fort d'une intégration profonde.
On regarde aussi si le registre change après le départ : A passe-t-il d'un ton militant à une posture de référence intellectuelle (citer B comme auteure sur un sujet), ou maintient-il la même intensité ?
Étape 10 — Vérification de la direction
On vérifie que le schéma ne fonctionne pas à l'envers :
- Est-ce que des pics d'activité de A sur ces thèmes précèdent des posts de B ? Si oui, ce serait A qui influence B
- Qui a contacté l'autre en premier ?
- Des pics de A apparaissent-ils sans post de B dans la fenêtre J-5 ? (ce qui indiquerait une autonomisation)
Les trois mécanismes d'influence
La synthèse finale classe la relation dans l'un de ces trois mécanismes.
Injection
Le terrain était vierge. A n'utilisait aucun de ces mots, ne ciblait pas ces personnes, n'avait pas ce cadre narratif. B lui fournit tout cela. C'est le cas le plus fort d'influence directe.
Convergence
A avait déjà un cadre politique préexistant compatible avec celui de B. B ne lui injecte pas un vocabulaire nouveau mais lui donne une application concrète à des acteurs spécifiques. L'influence s'exerce par réorientation d'un cadre existant.
Association
B amplifie A pour légitimer son propre récit, sans que A adopte le cadre rhétorique de B. A reste dans son registre propre. Ce n'est pas une influence sur A mais une utilisation de A par B.
Limites de la méthode
Deux limites systématiques doivent toujours être mentionnées.
Corrélation ≠ causalité. La méthode établit des corrélations temporelles fortes mais pas une causalité absolue. D'autres sources d'influence peuvent exister simultanément — si d'autres comptes partagent la même rhétorique que B et interagissent aussi avec A, on ne peut pas exclure leur contribution sans analyser leurs fichiers.
Fichier créé après départ. Si le fichier A a été créé après le départ de B de la plateforme, les interactions de A vers B pendant la présence de B ne sont pas capturées. L'absence d'interactions dans le fichier ne prouve donc pas leur inexistence réelle.
Analyse réalisée sur données publiques Bluesky. Les termes "harcèlement", "fascisation", "réseau" sont utilisés comme mots-clés de recherche ou descriptions comportementales, et non comme qualifications juridiques. Seule une décision judiciaire peut qualifier juridiquement les faits décrits.